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Des fraudeurs s’organisent en mutuelle

« Contrôle RATP sur la 6 direction Nation, arrêt Kléber », « Ça aligne des prunes au métro Rihour, à Lille », « Des agents à la gare centrale d’Amsterdam ». Rédigés en moins de 160 signes, ces messages qui circulent sur le réseau social Twitter sont destinés aux passagers des transports en commun qui n’achètent pas de ticket. Ils font penser aux appels de phares lancés par les automobilistes ayant repéré un barrage policier.

Certains resquilleurs ne se contentent pas des observations recueillies par hasard sur Twitter. S’inspirant d’associations existant à Malmö ou à Stockholm, en Suède, ils ont créé des mutuelles de fraudeurs. Le fonctionnement de ces structures informelles s’inspire du métier d’assureur : les participants versent chaque mois une petite somme, moins de 10 euros, dans un pot commun qui sert à couvrir le montant des amendes.

Comme pour toute police d’assurance, la règle commune pose des limites à l’indemnisation. Les couloirs de certaines stations du métro parisien, où les contrôles sévissent plus qu’ailleurs, sont déconseillés, tout comme les accrochages avec les agents, qui génèrent une majoration de l’amende.

Les mutuelles d’une même ville pratiquent une certaine solidarité. Lorsque l’une d’entre elles, croulant sous les amendes, risque la faillite, une autre vient à son secours. Les « sans-tickets » – ils se baptisent ainsi – échangent leurs astuces pour éviter les procès-verbaux. Ils apprennent à déterminer la durée de validité d’un ticket de métro trouvé par terre en lisant attentivement les chiffres imprimés par le composteur.

On compte au moins une mutuelle dans chaque réseau urbain, une dizaine en Ile-de-France, constituées au sein d’un quartier, d’un réseau d’amis ou d’une université. Pour des raisons évidentes, leurs fondateurs tiennent à rester discrets. Leur combat ne répond pas seulement à des motivations financières, mais aussi politiques, assurent deux militants du bien nommé Réseau pour l’abolition des transports payants (RATP).

Selon Guillaume et Patrick (des prénoms d’emprunt), « les transports devraient être gratuits, au même titre que l’éducation ou la santé ». Les recettes issues de la vente des tickets n’excèdent pas, selon eux, les salaires des contrôleurs additionnés aux sommes dépensées pour installer les portillons, produire les pass ou entretenir les distributeurs. En outre, les transports payants obéissent à « une logique de flicage » puisqu’ils servent à « contrôler les sans-papiers », affirment les militants proches des mouvements d’extrême gauche.

Au Syndicat des transports d’Ile-de-France (STIF), on fait mine d’ignorer les mutuelles de fraudeurs. Tout juste rappelle-t-on que la vente des titres de transport rapporte 3,2 milliards d’euros par an, l’équivalent du budget nécessaire pour rendre les trains et les stations accessibles aux personnes à mobilité réduite.

La gratuité des transports en commun n’amène par ailleurs qu’une infime minorité d’automobilistes à abandonner leur voiture. Dans les villes moyennes où les bus sont devenus gratuits, comme à Vitré (Ille-et-Vilaine) ou Châteauroux (Indre), la fréquentation du réseau a augmenté dans un premier temps, puis s’est stabilisée, a constaté le cabinet expert Adetec. Faute d’investissements, le service demeure médiocre. « La gratuité contribue surtout à mettre dans les transports des gens qui circulaient à pied ou à bicyclette », résume Benoît Béroud, fondateur de Mobiped, société de conseil en « mobilité durable ».

Certains automobilistes, eux aussi, se sont mis à la fraude. Depuis l’apparition des radars automatiques, on ne compte plus les conducteurs qui prétendent ne pas avoir été au volant au moment où l’excès de vitesse a été constaté. Afin de conserver les points sur leur permis, ils transfèrent l’infraction à un tiers, en général un parent âgé. « Le jeune conducteur se prénomme Dimitri et prétend s’appeler Henri, le prénom de son grand-père », résume Jean-Baptiste Iosca, avocat expert dans les infractions routières.

Le trafic est sorti de la sphère familiale. Sur Internet, pour 150 ou 200 euros, il est possible d’« acheter » des points auprès de conducteurs vertueux qui invoquent souvent « des ennuis financiers » pour expliquer leur démarche. L’opération, qui repose sur la discrétion absolue des protagonistes, est pourtant sévèrement punie. « C’est une dénonciation calomnieuse susceptible d’être sanctionnée par une amende de 45 000 euros », note M. Iosca. Désormais, ajoute l’avocat, « la gendarmerie mène une enquête lorsqu’il apparaît qu’un septuagénaire a été flashé un dimanche matin aux abords d’une boîte de nuit ».

Olivier Razemon
Le Monde

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